La calomnie et la désinformation ne sont pas choses nouvelles en ce monde. Dans le cadre de ce dossier spécial, nous nous penchons sur cette ancienneté du phénomène : De Beaumarchais à Internet : de la calomnie à la e-réputation négative qui tente de poser quelques jalons historiques, remontant au cheval de Troie, toute première opération de désinformation, et passant par l'émergence de l'e-réputation sur les réseaux télématiques des années 1980.

"La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville, en s'y prenant bien ; et nous avons ici des gens d'une adresse !... D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez Calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil ; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription.  Qui diable y résisterait ?"
Chacun connaît sans doute cette savoureuse tirade de Basile dans le Barbier de Séville de Beaumarchais — devenu le célèbre "air de la calomnie" sous la plume de Rossini dans l'opéra du même nom. Tout y est exposé, y compris la méthode pour réussir à souiller la réputation et l'honneur d'un individu.

Aperçu de la calomnie

Nous pourrions prendre des exemples encore plus lointains sur l'art et la manière de flétrir une réputation. La question de la réputation publique d'une personne ne date bien sûr pas d'hier. Elle constitue un lieu de conflit très fréquent. Pour être efficace, la calomnie prend pour vecteur de propagation ce qu'on nommerait aujourd'hui le réseau social de la cible visée : ses relations, son milieu, la société dans laquelle il évolue ou qu'il fréquente. Pour ne pas être démasquée et donc rendue inoffensive sous le qualificatif de médisance, elle doit se camoufler sous les traits d'une possible vérité, s'insinuer par petites doses. Selon Basile, il suffit de lancer une rumeur, infime au départ, pour qu'elle s'enfle d'elle-même et prendre peu à peu des proportions telles qu'elle écrase la victime. Nous croisons là les techniques de la désinformation selon Vladimir Volkoff : lancer une information fausse et laisser agir les caisses de résonance qui se chargeront elles-mêmes de l'amplifier et de lui donner du crédit, d'autant plus de crédit que ces caisses de résonance sont convaincues du bien fondé de l'information de départ.
Calomnie, rumeur, désinformation, guerre de l'information (voir notre glossaire)… On le voit, tout cela n'est pas nouveau. Dans son ouvrage de base, "Petite histoire de la désinformation" (voir bibliographie), Vladimir Volkoff prend comme tout premier exemple de désinformation l'histoire du Cheval de Troie.
Ce décor étant planté, nous nous attacherons ici à rappeler que l'e-réputation n'est pas nouvelle et qu'elle a connu ses premières affaires dans les années 1980, du temps de Télétel.

E-réputation sur Télétel

En juin 1981, la télématique française est définitivement lancée. Télétel se développe et c'est pour les Français la première révolution électronique avec l'objet domestique fétiche : le Minitel. Il devient possible de consulter des pages d'information, et même de communiquer en ligne avec l'essor des messageries dont la mémoire collective a principalement retenu celles dont la couleur était rose, rappelons-nous, 3615 Ulla
Dans ce contexte, un magazine boursier lance le service Winner (3615 WIN) sur lequel une rubrique permet aux lecteurs de publier des tuyaux boursiers. À l'été 1987, une information est diffusée selon laquelle la société La Commande électronique, distributeur exclusif des logiciels bureautiques de l'éditeur américain Aston Tate, très réputés à l'époque, viendrait de voir son contrat de distribution rompu. L'action de la société française aurait, a-t-on dit, chuté de 50% dans les jours suivants. Nous tenons là sans doute la première affaire française de cyber-réputation.
Le tribunal saisi reconnut le caractère public du service d'information boursière en cause, étant accessible aux usagers du Minitel qui pouvaient, dans le cadre de la rubrique "tuyaux", dialoguer entre eux. Il admit aussi l'élément matériel du délit, reposant sur la fausseté des informations répandues anonymement sur le service et tendant vers une spéculation boursière. Selon les juges, l'élément moral de l'infraction était fondé sur la connaissance du caractère faux ou trompeur des messages erronés en dépit des différents démentis publiés.
Mais le service de "tuyaux" ne fut pas assimilé à une publication de presse, relevant des délits d'information de la loi du 1881 entraînant la responsabilité automatique du directeur de la publication, en raison du caractère effaçable du message. Le tribunal décida donc que la responsabilité pénale de l'éditeur du service relevait du droit pénal commun. L'éditeur n'étant ni coauteur ni complice de l'auteur inconnu, ne fut pas condamné.
La COB (Commission des opérations de bourse, devenue aujourd'hui Autorité des marchés financiers – AMF) vola au secours des investisseurs boursiers, inquiets de l'incertitude qui pouvait régner sur l'information financière, et publia une première recommandation (n°87-01). Celle-ci appliquait le régime de responsabilité en cascade de la presse papier prévu par la loi du 29 juillet 1881 et étendu à la télématique par la loi du 30 septembre 1986. Signalons que la COB a également émis une recommandation similaire (n°2000-02) dans le contexte des forums de discussion et des sites Internet dédiés à l'information et au conseil financier (recommandations toutes deux disponibles sur le site de l'AMF : www.amf-france.org/affiche_plan.asp?IdSec=4&IdRub=62&IdPlan=120&Id_Tab=0).

Les listes de discussion professionnelles éclaboussées

Internet s'étant implanté en Europe, les listes de discussion, notamment professionnelles, n'ont bien sûr pas été épargnées par quelques incidents juridiques. Nous citerons celui qui agita le Landernau documentaire sur la liste ADBS-Infos (liste de l'Association des professionnels de l'information et de la documentation) en 1997, auquel nous avons été directement mêlés.
La liste ADBS-Infos est née le 27 juillet 1994. Ses responsables croyant à l'autodiscipline des professionnels, cette liste était non-modérée à l'origine, publique (archives consultables de tous) et ouverte (toute personne pouvant s'y inscrire, même non membre de l'ADBS). En janvier 1997, une documentaliste publia les résultats d'une demande d'avis à ses collègues, sur un choix entre deux prestataires de services, sous une forme de pseudo statistique, soulignant que sur 26 avis reçus, 18 étaient favorables à tel prestataire. Les choses prenaient un tour plus délicat lorsque l'avis sur l'autre entreprise était qualifiée de "désordre, voire “chaos”, manque d'efficacité pour les réclamations, temps de réaction très long, nombreuses relances nécessaires, mauvaises prestations, le service n'a cessé de se dégrader depuis 10 ans et en particulier depuis l'informatisation".
Une intervention du secrétaire général de l'ADBS et notre rappel à la liste de quelques règles de déontologie et de prudence élémentaires ont provoqué un débat animé. Peu de jours après l'envoi du premier message, l'entreprise attaquée appela l'auteur des propos innocemment postés et la menaça de faire un procès à son employeur. Le message fut alors retiré des archives publiques de la liste. La liste devint modérée dans le même temps. L'affaire en resta à un débat professionnel et à une menace de contentieux, mais la question de l'e-réputation d'un prestataire de service était posée.

Un phénomène inévitable

Puisqu'elle n'est pas nouvelle, pourquoi déployer tant d'énergie lorsqu'une réputation négative investit le Web ? Pour les mêmes raisons que pour les autres phénomènes apparus sur le Net depuis les années 1990. Certes, le mythe du Web, double virtuel du monde réel, devrait faire qu'on ne soit pas étonnés toutes les fois où une pratique du monde réel s'invite sur Internet, mais c'est précisément parce que beaucoup ne l'attendaient peut-être pas là, en raison d'une vision un peu trop angéliste du Web. Cependant, le phénomène de l'e-réputation négative ne s'est pas implanté d'un seul coup sur le Net. C'est aujourd'hui qu'il est plus dangereux que jamais.

Un phénomène redoutable par sa puissance d'impact

Le Web est un réseau directement mondial, sans frontière, sorte de Village planétaire (autre slogan des années 90) où tout le monde parle de tout le monde. Mais en réalité les choses sont venues progressivement.

De la netiquette des temps héroïques…

Les premiers internautes étaient des gens relativement responsables, qui avaient le souci du respect de l'autre. C'est pourquoi s'était forgée la fameuse netiquette, règles de politesse et de comportement sur le réseau, relativement bien respectée des pionniers du Net. Mais à mesure que de nouveaux internautes de moins en moins formés et de moins en moins avertis investissaient la toile, le principe élémentaire de respect de l'autre s'est estompé, sans parler de certains responsables de communication ou de marketing sans scrupules. Mais le saut qualitatif se fait avec le Web 2.0.

…À l'internaute-auteur du Web 2.0

Rappelons que le Web 2.0 a pour vocation de mettre l'internaute au centre du réseau : de consommateur d'informations soigneusement présentées par des éditeurs de sites web plutôt responsables, il a le pouvoir de devenir auteur. Auteur indirect, sur les sites des autres en y déposant des commentaires ; auteur audiovisuel en déposant ses œuvres (photos, vidéos) sur des sites de partage ; auteur masqué (sous pseudo) rédigeant, modifiant ou annotant des notices d'une encyclopédie en ligne comme Wikipedia ; auteur principal en créant en quelques clics son blog pour raconter sa vie et clamer ses opinions à la face du monde.
Comme l'a très bien remarqué un commentateur de notre dossier Web 2.0 sur une liste professionnelle : "Ce n'est pas parce qu'on a un porte-voix qu'on a quelque chose à dire"… L'énorme apport de la démocratisation et de la mondialisation de la liberté d'expression présente là son revers : une quantité d'informations sans intérêt. Allons plus loin : une part non négligeable d'informations et de propos tenus par des personnes plus ou moins responsables, plus ou moins au fait des limites de la liberté d'expression.
C'est une des raisons pour lesquelles l'e-réputation prend depuis peu des aspects plus dangereux que toute publication encadrée réalisée par des professionnels.

Une production d'information en expansion constante

L'autre risque est celui de l'inflation informationnelle et l'accélération du rythme des publications. Aujourd'hui si une entreprise veut surveiller son image sur Internet, il lui faut suivre les choses au jour le jour et bien s'assurer que rien ne lui échappe.
Le dernier risque majeur, inhérent aux techniques du Web 2.0, est la rapidité de propagation d'un bruit, d'une rumeur, d'un propos négatif, par le biais de la syndication de sites, des flux RSS. De sorte qu'une information lancée à un instant "t" peut se propager et être relayée sur des dizaines de sites en quelques dizaines de minutes, et sur des milliers de sites en quelques heures.

Nous sommes loin du travail d'artisan de Basile, imaginé par Beaumarchais. Aujourd'hui, le moindre propos hostiles peut faire le tour du monde en quelques instants.

Didier Frochot
 

Sommaire | De la rumeur à la contrefaçon : questions de terminologie >>