Les auteurs seraient-ils les vaches à lait du circuit de l'édition ? Il est permis de se poser la question sous l'angle d'une analyse économique, en termes de valeur ajoutée de la contribution de l'auteur et de sa rémunération, sans proportion avec celle-ci.

A. Le rôle de l'auteur dans l'édition d'un livre ou d'un article

1. Un apport indispensable

Quel est l'apport de l'auteur dans la réalisation d'un livre ou d'un article ? À cette question simple, toute personne douée de bon sens répondra : essentiel. Par delà cette appréciation qualitative, comment peut-on évaluer cet apport ? Dans une première approche, force est de constater que sans auteur, le livre ou la revue n'existerait pas, pas plus que le circuit de l'édition lui-même. C'est pourquoi, nous qualifions cet apport d'indispensable... Ceci devrait donc servir de guide pour l'appréciation, au sens premier du terme, de cet apport.

2. Un investissement intellectuel fondamental

Par ailleurs, l'investissement intellectuel d'un auteur est substantiel. Écrire un ouvrage, qu'il s'agisse d'un ouvrage de fiction ou d'un ouvrage professionnel, cela suppose de longues heures de travail. Mieux, un livre qui se vend bien, est en général un livre bien écrit, ce qui suppose une qualité de prestation qui logiquement se monnaye.
Sur le plan de l'information scientifique et professionnelle - qui est notre objet d'étude le plus courant - la réalisation d'un ouvrage nécessite non seulement des heures de rédaction, de relecture etc., mais aussi un travail de recherche, de vérifications des sources et des informations en amont qui elles aussi prennent du temps. L'investissement en heures de travail est donc considérable.

B. La valeur ajoutée d'un prestataire de service

Lorsqu'un prestataire de service calcule le prix de sa prestation, il évalue le temps qu'il y consacre ainsi que la valeur intellectuelle de sa prestation (expertise plus cotée qu'une prestation de base, diplômes mis en oeuvre). Il la rapporte à la rémunération horaire qu'il estime valoir, ce qui lui permet de fixer ainsi un prix net. Puis il ajoute une marge destinée à couvrir les charges de son activité qui peuvent être en moyenne de 30%. Le cas échéant, s'il a recours à un distributeur - agent commercial par exemple - celui-ci prendra une marge de commercialisation, en général entre 5 et 15% selon les cas. On parvient ainsi à un prix public dont la plus grosse part représente la prestation principale. Nul n'imaginerait que l'intermédiaire s'octroierait la plus grosse part du gâteau. Même en allongeant le circuit de distribution, la prestation principale continue à représenter entre 50 et 70% du prix facturé en fin de course. Et de fait, la valeur ajoutée du prestataire est bien d'au moins la moitié de la prestation ; là aussi, sans lui, la prestation n'existerait pas : il apporte au fond la matière première du produit livre.

C. Quid de la valeur ajoutée de l'auteur ?

Que se passe-t-il pour un auteur normal ? - nous ne visons pas les rares auteurs de best-sellers pour lesquels la rémunération peut être légèrement supérieure.
Le taux de rémunération le meilleur est en général de 10 % du prix de vente hors-taxes du livre. Sur cette rémunération, l'auteur est censé financer toute son activité : son apport intellectuel (valeur intellectuelle pure et temps de rédaction) ainsi que toutes les charges de sa fonction (frais de recherche, de matériel, etc.). C'est-à-dire que la rémunération ainsi versée est censée correspondre au chiffre d'affaire d'un prestataire de service, non compris les frais de conditionnement, de commercialisation ou de distribution. À ceci près, que du côté prestataire, ce chiffre d'affaire représente 50 à 70 % du prix de vente alors que pour l'auteur celui-ci est réduit à 10 %. Il y a là une anomalie d'autant plus criante sur le plan des grands principes que le droit d'auteur à la française est fondé sur l'immortelle phrase de Le Chapelier en 1791 « La plus sacrée, la plus inattaquable et la plus personnelle de toutes les propriétés, est l'ouvrage, fruit de la pensée d'un écrivain » Sacrée, certes, mais pas rémunératrice...
Mais ce constat est tout aussi anormal et choquant sur le plan de l'apport économique de l'auteur dans ce bien intellectuel que constitue un livre ou une revue. Il est inacceptable que l'auteur ne soit pas au minimum rémunéré 50% du prix de vente de son ouvrage, les intermédiaires se partageant, nous ne le contestons pas l'autre moitié.

D. Quid de la valeur ajoutée de l'éditeur ?

Chose étrange, le rôle de l'éditeur s'est considérablement simplifié et allégé depuis l'apparition des moyens de production électroniques sans que pour autant son coût d'intervention ait baissé.
Le circuit de production d'un livre s'est fortement raccourci et allégé. L'auteur fournit son texte directement au format électronique, l'éditeur n'ayant qu'à assurer la mise en page et la relecture, cette dernière tâche étant d'ailleurs partagée avec l'auteur qui, de nouveau, doit investir du temps pour la relecture des épreuves, opération parfois enfermée dans des délais si courts qu'ils ôtent tout espoir de publier l'ouvrage sans faute. La qualité globale de l'édition baisse donc et il n'est plus rare aujourd'hui de trouver de nombreuses « coquilles » dans les ouvrages.
Le coût de fabrication du livre lui-même (impression, brochage, etc.) a beaucoup baissé, là aussi grâce à la numérisation et la mécanisation poussée.
En bonne logique, le circuit éditorial s'étant allégé, la marge prise par l'éditeur aurait pu baisser en conséquence, ce qui n'a pas été le cas.

E. Auteur : une vraie profession ?

Tout ceci explique sans doute qu'aujourd'hui, aucun auteur - surtout pas dans le domaine professionnel, mais le monde de la fiction n'est pas épargné - ne peut vivre de sa plume. C'est formellement impossible. Ce ne peut donc être qu'un passe-temps ou une source de production - nous n'osons même pas parler de source de revenus - totalement accessoire. Les auteurs, même les plus connus, sont donc aujourd'hui obligés de vivre d'activités annexes, intellectuelles (journalistes, pigistes, chroniqueurs) ou parfois beaucoup moins prestigieuses (correcteurs d'épreuves chez les éditeurs, traducteurs techniques, ou tout autre besogne alimentaire).

1. Le sous-prolétariat des auteurs

Un auteur à succès - 14 best-sellers à son actif - a décidé de mettre les pieds dans le plat en montrant le sous-prolétariat des auteurs en France et l'exploitation sans vergogne de ceux-ci par le monde de l'édition. C'est ainsi que Suzanne Bernard a rédigé son 15ème roman sous le titre Chair à papier (comme on disait chair à canon pour les vaillants soldats) dans lequel elle dénonce sans haine, mais de manière quasi clinique, la désespérance de ce monde, expliquant comment elle survit avec 5,34 euros par jour. Le Nouvel Observateur s'était fait l'écho de cet ouvrage (numéro du 12 décembre 2002), en publiant une enquête d'Anne Crignon (numéro du 20 février 2003) sous le titre La jungle du livre.
La journaliste relate les pratiques les plus noires, dans tous les sens de l'adjectif : « Une traduction: 15 euros, soit 100 francs la page. Six mois de recherches pour une commande de 200 feuillets: 3 800 euros (25000 francs). Une note de lecture sur un essai hyperspécialisé, qui exige la semaine pour être bien faite: 45 euros (300 francs). «Ceux qui donnent du travail considèrent qu'ils font une œuvre charitable, poursuit Marie. Ce n'est pas juste car on apporte la matière première. On porte au pinacle les écrivains mais on les méprise. Si vous saviez le nombre de traductions payées en bonne et due forme au traducteur et refaites par moi...» Sans compter que les soutiers de l'édition exécutent en coulisses de drôles de tâches: «Rewriter de traducteur» ou «nègre de nègre». De ces pratiques courantes sur lesquelles repose l'économie du livre, personne ne parle. Elle rapporte également les propos d'une assistante d'édition en réponse à un auteur qui s'étonne de n'être pas rémunéré : «Mais vous êtes qui, vous ? Vous êtes publié dans "l'Infini", vous êtes chez Gallimard, vous ne voulez pas être payé en plus ! »
Nous renvoyons le lecteur intéressé à l'ensemble de cet édifiant article. Nous rebondirons simplement sur le propos de l'auteur nommée Marie «Ce n'est pas juste, car on apporte la matière première». Tout est dit, en peu de mots. C'est exactement ce que nous tentons de démontrer en analysant la valeur ajoutée apportée par l'auteur dans une œuvre publiée.

2. Les auteurs non payés

Bien que nous soyons à la marge de notre propos, il nous paraît opportun de rappeler ici que tout auteur n'est pas forcément rémunéré. Il y a des auteurs non payés ainsi que des auteurs qui payent pour être publiés.

L'édition de livre

Un article publié dans Le Monde voici une dizaine d'années révélait que seulement 3% des auteurs de livres, toutes catégories confondues, étaient effectivement rémunérés. Dans ce secteur, ceci est souvent dû à une clause peu connue des contrats d'édition, aux termes de laquelle l'éditeur s'assure d'abord son seuil de rentabilité avant d'envisager de rémunérer l'auteur. La clause prévoit donc que l'auteur sera rémunéré à partir du xème exemplaire. Il suffit que les ventes n'atteignent pas le chiffre visé pour que l'auteur ait travaillé pour la gloire.

L'édition de revues

Dans le domaine de la presse professionnelle notamment, la plupart des auteurs sont des professionnels publiant occasionnellement et non rémunérés.

3. Les auteurs payants

Dans certains secteurs de l'édition scientifique, il est même courant que les auteurs - chercheurs professionnels soumis à l'obligation de publier pour l'avancement de leur carrière - payent, parfois fort cher pour être publiés.

F. Les agriculteurs bretons de l'édition

À l'instar des agriculteurs bretons - ou d'autres régions - lassés de voir sous-payée leur production et qui la déversent ou la brûlent devant le siège des préfectures, ou mieux encore : distribuent gratuitement le fruit de leur production sur les autoroutes, on pourrait imaginer que les auteurs, excédés d'être exploités, distribuent gratuitement leurs oeuvres sur les autoroutes de l'information.
N'est-ce pas ce qui arrive lorsque des auteurs du secteur professionnel et scientifique décident de publier directement et gratuitement sur Internet ? Ainsi, apparaît le fondement de l'Accès libre ou Open Access.

|cc| Didier Frochot - juin 2005

Voir aussi :

Enjeux de l'Open Access pour l'information scientifique et technique en France

Analyse juridique et économique des prétentions des éditeurs et du CFC

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