En 1954, la filiale française d'IBM veut « acclimater » les calculateurs électroniques à la France. Le terme de calculateur, traduction littérale de computer n'étant pas très parlant, la compagnie s'adresse à un lettré français pour lui demander des propositions de traduction qui soit plus explicite et plus conforme au génie de notre langue.

C'est Jacques Perret, professeur de philologie latine à la Sorbonne (1906-1992) qui est consulté. Il propose, dans une lettre devenue célèbre, datée du 16 avril 1955, le mot ordinateur. Nous reproduisons ci-après le fac-similé de cette lettre qui fait date dans la petite histoire de l'informatique, version gauloise.
L'argumentation du Pr. Perret doit se replacer dans le contexte de l'époque : seuls quelques visionnaires tels que Vannevar Bush (voir ses « prophéties » sur ce site) pouvaient seulement entrevoir que les calculateurs électroniques sortiraient rapidement du monde du calcul et de la comptabilité pour investir et traiter tous les champs de la pensée humaine. L'argument selon lequel « les deux champs de significations (religion et comptabilité) sont si éloignés... » n'a donc plus court. Très tôt d'ailleurs, l'informatique documentaire est née (années 60). Mais il est vrai que le vocabulaire théologique concerne infiniment moins de locuteurs et que même dans ce domaine l'adjectif ordinateur est peu usité.
Il n'en demeure pas moins que le fait de retenir un telle proposition à la suite de l'explication du linguiste : « adjectif désignant Dieu qui met de l'ordre dans le monde » a de quoi faire rêver. Dans l'esprit de ses promoteurs, l'ordinateur régnerait donc en maître sur le monde...

La francophonie allait ainsi pouvoir s'enorgueillir de posséder son mot propre pour désigner ces étranges machines qui en quelques décennies allaient tout envahir sur la planète.
L'allemand s'est contenté de copier le mot anglais : computer, de même que le néerlandais.
En espagnol, le mot a été hispanisé et féminisé : computadora, et l'italien a gardé le sens d'origine : calcolatore.

Le mot ordinateur vient donc de souffler ses cinquante bougies... un demi-siècle qui se fête ! Nous nous associons à cet événement peu médiatisé dans nos métiers, tellement tournés vers l'avenir et la nouveauté qu'ils en occultent la mémoire...
Le ministère de la Culture, gardien de la francophonie, a indirectement annoncé l'événement dans un communiqué autour de la 10ème semaine de la langue française et de la francophonie, rappelant la traduction française de certains termes d'informatique et mentionnant leurs auteurs.
http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf/Semaine_de_la_langue_francaise/10esemaine.htm
Le Monde du 16 avril 2005 a évoqué cet anniversaire dans un intéressant article d'Éric Azan. Le Nouvel Observateur l'a aussi évoqué, ainsi que Libération (18 mars 2005) qui commet une belle erreur de date (16 mars au lieu du 16 avril 1955), sans doute induit en cela par une dépêche de l'AFP...
Signalons pourtant, dans notre secteur, un message envoyé par un bibliothécaire qui saluait la date du 16 mars 2005 sur la liste Biblio-fr, sous le titre « Bon anniversaire cher ordinateur ». Outre cette erreur, l'auteur confond hélas, le professeur Jacques Perret avec l'auteur Jacques Perret, son parfait homonyme, littérateur plus célèbre que l'humble latiniste de la Sorbonne.
La date exacte est bien le 16 avril dernier (cf. fac-similé). Nous avions donc programmé d'en parler en ce début mai.


|cc| L'équipe de Defidoc - mai 2005

Voir le fac-similé de la lettre de J.Perret