Les professionnels de l'information-documentation ont presque systématiquement été les absents des innovations techniques et organisationnelles des entreprises. Ils ont ainsi raté l'arrivée des logiciels documentaires, des bases de données, de la veille stratégique, de l'Internet et de l'intranet et du fameux KM...

Introduction

Nous avons étudié dans une première partie les enjeux documentaires internes à l'entreprise et l'absence de nos professions sur ces terrains. Ici, nous nous penchons sur le non engagement des métiers de l'ID par rapport aux enjeux de l'information proprement environnementale, c'est-à-dire le terrain d'élection de la « documentation » au sens traditionnel du terme. Là aussi les carences sont patentes.

Première partie : les absents de la société de l'information

A. L'informatique documentaire

Si l'on admet que les premiers grands logiciels documentaires aient pu et dû être développés par des informaticiens, force est de constater que jamais depuis, aucun documentaliste n'a été associé au développement de ces produits professionnels. Les grands logiciels bureautiques, notamment les traitements de texte, ont au moins été conçus au départ avec des secrétaires. Pour les logiciels documentaires, il n'en fut pas ainsi. Il paraît tellement évident que l'informatique est l'affaire des informaticiens que personne, semble-t-il, ne s'est jamais avisé de cette monumentale absence.
Texto, logiciel emblématique des années « pionnières », a été développé pour les besoins de l'industrie chimique française : Rhône Poulenc, dont sont sortis quelques ingénieurs qui ont créé la société Chemdata, dont le nom seul trahit les origines chimiques.
Il est même frappant de constater qu'aucun logiciel documentaire n'est jamais sorti d'aucune école de documentation. Et pourtant, on pourrait penser que les ressources ne manquent pas pour ce faire. Cruelle erreur ! Nous nous rappelons qu'à l'INTD, nous avons tenté de constituer, au minimum, un groupe de testeurs de logiciels documentaires sous la direction de quelques enseignants, pour égaler au moins les bancs d'essai des logiciels bureautiques réalisés par la presse informatique. Cela n'a pas été possible, parce que nous ne disposions pas des enseignants capables de le faire. Les professionnels, venus former aux logiciels documentaires, étaient tout au plus, de bons usagers d'un logiciel, n'ayant parfois pas la maîtrise du système d'exploitation... A fortiori, il était impensable de développer des logiciels. L'INTD était pourtant le mieux placé pour ce faire : institut du CNAM, il pouvait nouer des alliances avec le département d'informatique de la maison. Mais ce ne fut pas le cas.
En d'autres termes, la conception des logiciels documentaires était une affaire trop importante pour risquer d'y associer des documentalistes...(1)

B. La veille stratégique

Revenons tout d'abord à deux définitions édifiantes.
La veille peut être définie comme « un processus régulier de recherche, d'analyse et de sélection pertinente d'informations pouvant apporter des avantages compétitifs à une entreprise. » (Source : Veille-e.com)
Mieux : l'intelligence économique, qui est l'ensemble stratégique plus vaste qui intègre notamment la veille comme une des tactiques, a été définie par le Rapport Martre comme « l'ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement, de distribution et de protection de l'information obtenue légalement, utile aux acteurs économiques en vue de la mise en oeuvre de leurs stratégies individuelles et collectives ».
On croit rêver... Ces deux définitions font apparaître la bonne vieille chaîne documentaire, chère à nos professions ! Mais alors pourquoi les veilleurs ne sont-ils pas plus souvent des documentalistes dans les entreprises ? Parce qu'on a accolé au mot veille l'adjectif stratégique... Et encore une fois, la veille stratégique est une chose trop importante pour être laissée aux mains des documentalistes ! C'est donc à nouveau le manque de reconnaissance sociale qui revient là...
Si l'on regarde bien les deux définitions, hormis la chaîne de transmission de l'information, elles mettent l'accent sur la finalité de la démarche : « apporter des avantages compétitifs à une entreprise », ou faire émerger de l'information « utile aux acteurs économiques en vue de la mise en oeuvre de leurs stratégies individuelles et collectives ». Or, pour bien évaluer un avantage compétitif ou une utilité stratégique, ne faut-il pas avoir une vague idée de ce qu'est la gestion d'une entreprise ? Où l'on retrouve l'idée selon laquelle la gestion documentaire et de l'information doit être une branche spécialisée des sciences de gestion...
Et pourtant... la veille met en œuvre des méthodes similaires à celles de la fonction documentaire. Elle va exactement dans le sens de la documentation environnementale dont elle aurait dû être l'aboutissement, l'accomplissement, et non la concurrente. Seuls diffèrent certaines méthodes plus sophistiquées et certains canaux d'accès à l'information, mais tout professionnel de bon niveau peut maîtriser l'un et l'autre.
Vu du côté des responsables d'entreprise, on pourrait donc définir la veille comme de la documentation devenue stratégique, donc utile et rentable... Cinglant camouflet pour nos métiers.
Lorsque les directions ont pris conscience de la nécessité de la veille, les veilleurs ont donc été majoritairement recrutés parmi les hommes, issus des fonctions d'ingénieurs, connaissant bien l'entreprise, voire de managers.

C. L'Internet

Dans la première partie de cette étude, nous avons signalé la recherche de méthodes et moyens techniques de partage de l'information et du travail, autour du groupware. L'Internet a poursuivi les mêmes buts. Toutes les technologies mises en place sur ce réseau avant le Web (Wais, Gopher, Usenet et même la messagerie...) tendaient vers cette finalité, mais elles restaient réservées aux personnes maîtrisant une informatique fort peu à visage humain (notamment en environnement Unix, mais MS-DOS était tout aussi peu convivial, avant MacOS et Windows).
La naissance de l'Internet grand public, c'est-à-dire le Web, est due à la même préoccupation. En mars 1989 Tim Berners Lee produit un document interne au CERN (Centre européen de recherches nucléaires), à Genève, nommé « Information management ». Cette étude jette les bases d'un meilleur management du système d'information du CERN ; il est aujourd'hui considéré comme l'acte fondateur du Web. Avec Robert Cailliau, Lee va mettre au point un langage de description de document, ultra simple, à la portée de tout producteur d'information, presque aussi simple que le traitement de texte. La norme HTML est fixée en 1990 et les premiers sites publics se développent significativement à partir de 1993.
Force est donc de constater que cette innovation fondamentale en ce qui concerne l'accès et la gestion de l'information, donc propre à nos métiers, est née dans l'esprit d'ingénieurs (un physicien anglais et un informaticien belge).
En admettant que l'innovation soit née « par hasard » hors du secteur de l'ID, les professionnels allaient-ils saisir sur cette fabuleuse opportunité ? Nous choquerons sans doute beaucoup de collègues en répondant : non...
Passons sur les nombreuses réactions de résistance au changement (Internet va tuer la doc !)
Mais en fait ce sur quoi se sont rués les professionnels, c'est sur l'Internet comme nouvelle source d'information. Nous nous rappelons avoir dû batailler pour faire comprendre qu'Internet n'est pas qu'une source d'information de plus (cf. notre article Internet et les documentalistes).
C'était à nouveau ne pas voir la nature même de l'Internet et sa portée.
En effet, Internet est un vecteur d'information. Toute autre analyse de base serait fausse. Les entreprises ayant cru qu'il s'agissait d'un véhicule d'image s'en sont mordus les doigts. Un simple site vitrine, si beau soit-il ne sera jamais utilisé par les internautes. Un site Web peut communiquer une image, mais uniquement à la condition expresse qu'il fournisse de l'information, utile et mise à jour. Un site Internet est donc, avant tout, un système d'information (cf. notre article Conception d'un site Web).
Les entreprises vont très vite comprendre l'enjeu informationnel et documentaire de l'Internet et aujourd'hui, il n'est pas de grande entreprise qui ne soit présente sur le net pour offrir à ses clients des services d'information non négligeables (catalogue en ligne, modes d'emploi en pdf, pilotes de matériels informatiques, etc.).
On retrouve ainsi, les enjeux documentaires et d'information des entreprises, et il est logique qu'absents sur ce terrain, nous ayons été aussi absents des projets Web des entreprises. La place fut donc occupée de nouveau par les informaticiens - tant il est vrai qu'on confondait la solution technique avec son contenu - ou à la rigueur par les services de communication - ce qui eut été un moindre mal à condition qu'on y associe de près les services d'information et de documentation. C'est très rarement le cas, tout simplement parce que la compétence de nos professions s'est trop souvent bornée à rechercher de l'info sur Internet, pas à être consultant pour sa mise en ligne. Et pourtant, là aussi nous avions les outils, les méthodes, le savoir-faire de retransmission de l'information...

D. Et les intranets...

L'aventure des intranets est tout aussi difficile pour nos métiers. La notion d'intranet documentaire a parfois fleuri... Beau pléonasme ! Sauf à donner à l'adjectif le sens restreint de la documentation environnementale, notre terrain d'élection par défaut. Toujours le même malentendu...
Premier résultat : les informations renvoyées par les entreprises que nous fréquentons permettent de penser que beaucoup d'intranets sont de relatifs échecs. A ceci, deux causes principales. La première relève de la mauvaise organisation de l'information sur ces espaces... comme partout dans l'entreprise, dans ce cas. Elles pointent donc du doigt, l'absence d'une réelle ingénierie de l'information qui aurait pu être une de nos missions. L'autre cause semble plus extérieure, l'habitude de partager l'information. Mais à ce sujet, il revient encore trop souvent, dans la bouche des concepteurs d'intranets, que les documentalistes se sont volontairement coupés du reste de l'entreprise parce que considérant la gestion de l'information comme leur chose, ou encore ne voulant pas s'investir globalement dans le projet. Il faut avoir vu les sourires ou entendu les soupirs des dirigeants pour comprendre que l'image désastreuse du métier n'est pas qu'un malentendu...

E. Un paradoxe en guise de conclusion

Au risque de nous répéter, il apparaît que nous sommes entrés, depuis quelques décennies maintenant, dans la société de l'information. C'est-à-dire celle qui ne consomme plus que de l'information (cf. à ce sujet Le concept de société de l'information). En bonne logique donc, les « professionnels de l'information » que nous prétendons être devraient avoir le vent en poupe, être les heureux élus recherchés, courtisés, surpayés de ce monde. Nous devrions être le métier incontournable, tout comme le sont les informaticiens.
Est-ce le cas ? Alors ?
Alors cherchez l'erreur... Et pas forcément à l'extérieur de nos métiers. Certes, nombreuses sont les entreprises françaises qui tardent à prendre conscience du rôle de l'information, mais cela n'explique pas tout. Des professionnels complètement utiles à leur entreprise, lui faisant gagner sinon des parts de marché, du moins des avantages concurrentiels en organisant l'information mieux que chez le concurrent ne tarderaient pas à devenir aussi indispensables que les informaticiens. Mais pour ce faire, il faut des formations qui soient à la hauteur des exigences du monde actuel... Le débat, une fois de plus relancé dans la liste ADBS Infos, sur les débouchés des diplômés, est là pour le montrer. Mais bien sûr, personne ne veut en convenir.
Nous consacrerons un prochain article à la question des formations.

|cc| Didier Frochot — mars 2005

Notes :

1. Il faut par ailleurs, signaler que les producteurs de logiciels ont profité du manque d'exigence des documentalistes pour continuer à leur vendre des produits de qualité souvent inégale. Il suffit de comparer la qualité graphique, l'ergonomie et surtout les formats de sortie (impression, édition) de tous les logiciels bureautiques avec celle, singulièrement en retard, de beaucoup de logiciels documentaires. Mais les choses commencent à changer.