Si le Memex est donc bien pensé pour jouer le rôle d’une véritable EXtension de la MÉMoire (de l’homme), Vannevar Bush va plus loin en montrant en quoi de simple consommateur, l’utilisateur peut se transformer en acteur d’un système d’information.

Le précédent extrait publié sur Defidoc (La prophétie de Bush – Acte 1) nous a permis de découvrir Memex (MEMory EXtender), le système imaginé par Vannevar Bush pour gérer une masse d’information très disparate (textes, images, sons, notes, etc.). Vannevar Bush révèle le résultat de ses cogitations en ces termes : « Un Memex est un dispositif dans lequel une personne stocke tous ses livres, documents personnels, et communications, lequel est mécanisé afin qu'il puisse être consulté avec rapidité et flexibilité. Il s’agit d’un supplément intime et agrandi de sa mémoire. »
Le Memex est donc bien pensé pour jouer le rôle d’une véritable EXtension de la MÉMoire (de l’homme). Vannevar Bush se montre plus précis dans son article, ce que nous révélons dans ce double extrait. Dénonçant les limites des systèmes de classement classiques qui figent quelque peu l’information stockée, il s’appuie sur le fonctionnement du cerveau humain (l’homme « fonctionne par association ») pour plaider en faveur de l’organisation de l’information par association d’idées. Ainsi se profile le concept que Ted Nelson nommera vingt ans plus tard Hypertexte. Malgré quelques différences dans la pratique, les propositions de Vannevar Bush préfigurent bien la naissance de ce concept.
Mais Bush va plus loin. De simple consommateur, l’utilisateur peut se transformer en acteur d’un système d’information. Associant des documents entre eux, le lecteur peut créer des « pistes » qui lui permettront de construire une base documentaire structurée dans un domaine de connaissance donné.
Avec ce texte plus encore qu’avec le précédent, nous sommes bien au cœur du management de l’information, la base des métiers de l’Information-Documentation-Connaissance.


|cc| Fabrice Molinaro – mars 2005

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As we may think
« comment nous pouvons penser »

Vannevar Bush - The Atlantic Monthly - juillet 1945 - Vol. 176, n°1 p.101-108

Extrait de l'article - traduction les-infostratèges - annotations : Didier Frochot

L'extrait qui suit se situe juste avant celui que nous avons cité (La prophétie de bush - Acte 1) au début de la section 6 de l'article. L'extrait qui suit après le [...] se situe juste après le même passage, au début de la section 7. L'ensemble constitue un tout cohérent autour du concept qu'on nommera plus tard hypertexte.

« [...] Le problème central de la sélection [de l'information] est plus profond qu'un retard dans l'adoption de la mécanisation par les bibliothèques (1), ou qu'un manque de développement des dispositifs de consultation. Notre manque de justesse pour retrouver des documents enregistrés est en grande partie provoqué par l'artificialité des systèmes de classement. Lorsque des données, quelles qu'elles soient, sont stockées, elles sont fichées alphabétiquement ou numériquement, et l'information est retrouvée (quand elle l'est) en la traçant de haut en bas du classement, de classe en sous-classe. Elle ne peut être [stockée] qu'à un seul emplacement, à moins de la dupliquer ; il faut avoir des règles permettant de les localiser, et les règles sont encombrantes (2). Par ailleurs, après avoir trouvé un article, il faut sortir du système et repartir sur un nouveau chemin (3).

L'esprit humain ne fonctionne pas de cette façon. Il fonctionne par association (4). Aux prises avec un article, il se porte immédiatement vers un autre qui lui est suggéré par association d'idées, selon un réseau complexe de pistes, véhiculées par les cellules du cerveau. Il y a bien sûr d'autres caractéristiques ; les pistes qui ne sont pas fréquemment suivies tendent à disparaître, les souvenirs ne sont pas entièrement permanents, la mémoire étant transitoire. Cependant, la vitesse d'exécution, la complexité des pistes, le détail des images mentales, sont impressionnants au delà de toute imagination.

L'homme ne peut pas entièrement espérer reproduire artificiellement ce processus mental, mais il peut certainement apprendre de celui-ci. Il peut même s'améliorer à la marge, parce que son souvenir a une relative permanence (5). Cependant, la première idée qui peut être tirée de l'analogie concerne la sélection. Le choix par association, plutôt que par classement, peut être mécanisé. On ne peut pas espérer ainsi égaler la vitesse et la flexibilité avec lesquelles l'esprit suit une piste associative, mais il devrait être possible de le battre de manière décisive sur le terrain de la permanence et de la clarté des articles exhumés du stockage. »

[...] Extrait précédemment publié

« Tout cela est classique, excepté la projection future des actuels mécanismes et gadgets. Une étape immédiate s'impose pour le classement par association, dont l'idée fondamentale est de permettre que n'importe quel article puisse être lié à volonté pour en sélectionner immédiatement et automatiquement d'autres. C'est le dispositif essentiel du Memex (6). Le processus permettant de lier ensemble deux sujets est la chose importante.

Quand l'utilisateur construit une piste (7), il la nomme, insère ce nom dans son livre de codes, et le saisit sur son clavier. Devant lui apparaissent les deux articles à lier, projetés sur des postes de visualisation voisins. Au bas de chacun, des champs de codage permettent à un pointeur d'indiquer un de ces codes sur chaque article. L'utilisateur tape sur une seule touche et les articles sont liés de manière permanente. Dans chaque champ apparaît le nom du code. Hors de la vue (8), mais également dans le champ de codage, est inséré un ensemble de points pour le visionnement par cellule photoélectrique (9) ; et sur chaque article ces points indiquent par leurs positions le numéro d'accès à l'autre article.

Par la suite, à tout moment, quand un de ces articles est affiché, l'autre peut immédiatement être rappelé simplement en tapant sur la touche correspondant à son code. De plus, quand de nombreux articles ont ainsi été liés ensemble pour former une piste, ils peuvent être passés en revue alternativement, rapidement ou lentement, en braquant un levier comme celui utilisé pour tourner les pages d'un livre (10). C'est exactement comme si les articles physiques avaient été collectés ensemble depuis des sources séparées et fort éloignées pour former un nouveau livre (11). C'est plus que cela, parce que n'importe quel article peut être inséré dans de nombreuses pistes.

Supposons que le propriétaire du Memex est intéressé par l'origine et les propriétés de l'arc et des flèches. Spécifiquement, il étudie pourquoi l'arc turc court était apparemment supérieur à l'arc long anglais dans les escarmouches des Croisades. Il a des douzaines de livres et d'articles probablement pertinents dans son Memex. Il parcourt d'abord une encyclopédie, trouve un article intéressant mais peu précis ; il le laisse affiché. Ensuite, dans un ouvrage historique, il trouve un autre article pertinent et rattache les deux. Ainsi construit-il une piste au travers de beaucoup d'articles. De temps en temps il insère un commentaire de son cru, le liant à cette piste principale ou le joignant à un article particulier sur une piste latérale. Quand il devient évident pour lui que les propriétés élastiques des matériaux disponibles sont très liées à celles de l'arc, il se rattache à une piste latérale qui le relie à des manuels sur l'élasticité et à des tables de constantes physiques. Il insère une page d'analyse de sa main. Il construit ainsi une piste en relation avec son intérêt personnel dans le labyrinthe des ressources à sa disposition.

Et sa piste personnelle ne disparaît pas (12). Quelques années plus tard, il s'entretient avec un ami de l'étrange résistance des peuples aux innovations, même d'un intérêt vital. Il a un exemple : les Européens vaincus n'ont tout de même pas adopté l'arc turc. Et de fait, il a une piste là-dessus. Une simple touche affiche le livre de codes. Quelques autres touches affichent le début de la piste. Un levier lui permet de la parcourir à volonté, s'arrêtant sur les articles intéressants, en explorant d'autres grâce à des liens latéraux. Comme c'est une piste intéressante et pertinente pour la discussion, il met un reproducteur en fonction ; il photographie la totalité de cette piste et la passe à son ami pour qu'il l'insère dans son propre Memex, où il la rattachera à une piste plus générale. »

Liens utiles : voir à la fin du précédent extrait

Notes :

1. Rappelons qu'en 1945, on ne parle pas encore d'informatisation. On parlera dans les bureaux de mécanographie.
2. Bush a parfaitement vu les limites des systèmes bibliothéconomiques classiques. Il a notamment compris qu'un système de classement (et non de classification) contraint à placer l'objet classé en un seul endroit, sauf à le dupliquer. C'est un des casse-têtes de nos métiers depuis des années...
3. L'auteur évoque ici le fait qu'une fois trouvé un document, on est plongé dans l'arborescence du plan de classement ; il faut donc en ressortir pour relancer une nouvelle recherche par approche arborescente.
4. Nous sommes là (ce paragraphe et le suivant) au cœur de la pensée visionnaire de l'auteur. Il est étonnant que cet extrait de l'article soit si peu cité sur Internet, au profit du précédent qu'on trouve sur plusieurs sites.
5. Rappelons que le Memex est une EXtension de la MEMoire (de l'homme), voilà pourquoi l'auteur parle d'améliorer sa mémoire...
6. Rappelons que pour V. Bush, le Memex est basé sur le procédé de photographie à sec. Tout l'appareil est donc basé, dans sa vision, sur des systèmes optiques. Ceci explique l'évocation de cellules photoélectriques en plusieurs endroits du texte et de tirage photo comme mode de sortie.
7. La notion de piste est fondamentale. Elle peut paraître barbare en tant que concept à première approche, mais nous avons conservé ce terme (trail en anglais) qui nous paraît le mieux rendre compte de l'idée de l'auteur. Si elle paraît si étrange, c'est aussi que l'usage qu'on fait classiquement de l'hypertexte, notamment sur Internet, ne nous a pas appris à construire ainsi des pistes.
8. C'est-à-dire que ce sont des données internes au système, cela correspond au numéro interne d'enregistrement dans une base de données et que l'utilisateur ne voit pas.
9. Voici à présent la préfiguration du système de codes-barres...
10. Cf. le premier extrait publié où l'auteur décrit le Memex.
11. Ici apparaît un thème qui entrera dans la conscience humaine plus de 50 ans plus tard... Chaque usager d'un système de ce genre est capable de constituer son propre ouvrage, selon les chemins qui lui paraissent les plus appropriés. De sorte que la notion d'auteur se trouve démantelée. Un des rôles de l'auteur est en effet de conduire son lecteur selon un chemin qu'il a lui-même arrêté, « en séquence », pour parler techniquement. Ici ce rôle est déporté vers le lecteur qui choisit son chemin. La fonction d'auteur se trouve donc partagée. C'est une des propriétés les plus fascinantes de l'hypertexte, qu'on n'a pas encore exploitée à fond.
12. C'est là que la vision de l'auteur se sépare de la pratique courante de l'hypertexte. Les hyperliens sont aujourd'hui plus usités comme des choix possibles offerts par le concepteur d'un document pour réorienter son lecteur qui ainsi construit son chemin comme il le veut. Pour parvenir au résultat rêvé par Bush, il faudrait pouvoir enregistrer la « piste », soit le parcours réalisé. La fonction d'historique d'un navigateur assure très imparfaitement cette fonction et de manière non pérenne.