Pour devenir un véritable acteur de la société de l'information, il convient avant tout de relever le défi des nouvelles technologies.

De nouvelles possibilités s'offrent au professionnel de l'I-D grâce à l'explosion du numérique (I). Celui-ci nous permet, en effet, de nous dégager de certaines fonctions techniques tout en améliorant la diffusion et le stockage de l'information. Toutefois, cette révolution digitale a donné naissance à de nouveaux enjeux informationnels (II) qu'il faudra savoir maîtriser.

I. L'explosion de l'information numérique

Le numérique a, depuis plusieurs années, envahi notre environnement. Cette technique qui utilise l'électronique, et plus généralement, l'informatique a pour caractéristique de transformer des informations de toute nature en bits, c'est-à-dire en langage binaire. L'information numérisée se présente alors sous la forme de nombres inscrits en base deux. Ainsi, il sera aisé d'exploiter l'information numérisée, de la transformer, lui apporter des corrections, la stocker ou bien la communiquer. Telle série de bits pourra correspondre au dernier discours du directeur de l'entreprise, telle autre représentera les photos de la dernière journée porte ouverte. " Numériser une information, c'est la coder, par des moyens informatiques. L'opération inverse de décodage, logicielle généralement, décode les séries de bits pour leur redonner une forme intelligible pour l'homme. " (1)

Nous assistons là à une mutation essentielle de la société. La représentation de l'information tend à se diversifier. Pierre Lévy a explicité dans son ouvrage Les technologies de l'intelligence, le passage d'une période où l'information était véhiculée d'une manière analogique à celle où son mode de fixation dominant est numérique. Il dégage, comme d'autres d'ailleurs, trois époques : l'époque de l'"oralité primaire", celle de l'écriture et celle de l'informatique. A chaque transition, le nouveau mode de transmission ne supprime pas le précédent mais constitue plutôt une couche supplémentaire dans les canaux de diffusion du savoir. Il n'y a donc pas de substitution de l'écrit à la parole puis du numérique à l'écrit. Lorsque ce dernier s'est imposé, la parole n'a pas disparu mais son rôle a évolué au sein de la société. Certaines fonctions comme, par exemple, la conclusion de pactes entre tribus ont été récupérées par l'écrit. Si le moyen devenait différent, la fonction restait la même. Il en va ainsi pour le passage de l'écrit au numérique. Cette technologie, qui a modifié considérablement la manière de penser le monde, a récupéré des fonctions autrefois assurées par l'écrit puis en a ajouté d'autres, impensables auparavant. Ces trois modes de transmission du savoir que sont l'oralité, l'écrit et l'informatique restent toutefois pleinement complémentaires encore aujourd'hui. (2)

Il est ainsi souvent préférable d'avoir une discussion féconde avec un intervenant lors d'un congrès plutôt que de se retrouver seul face à une compilation de documents totalement hermétiques. En outre, la rédaction d'une lettre écrite à la main pour l'un des proches aura toujours plus de chaleur qu'un simple mail. Mais l'informatique est désormais incontournable pour la collecte, le traitement et la diffusion de l'information. Il faut donc y voir un moyen supplémentaire au service de la mission principale des professionnels de l'I-D.

Finalement, le schéma mettant en valeur le document en tant qu'interface entre l'homme et l'information, garde toute sa pertinence avec le numérique. Les possibilités offertes par cette technologie ne peuvent qu'accroître les moyens mis à la disposition du professionnel de l'I-D. Ainsi, la conception d'une revue des sommaires gagnera en efficacité avec l'outil informatique. Dans le cas d'un tel projet en ligne, la tâche ingrate consistant à réécrire le contenu de chaque sommaire disparaît immédiatement. Il suffit alors de numériser le document afin d'obtenir une suite de bits aisément manipulable. Ces données peuvent alors être traitées par un logiciel d'OCR (Reconnaissance Optique de Caractères) qui transformera le fichier image en fichier texte. Cette opération est préférable si l'on désire permettre une interrogation par champs ou par mots-clés dans la revue des sommaires électronique. Si le logiciel d'OCR reconnaît la plupart des mots, il bloque encore aujourd'hui sur certains caractères accentués ainsi que sur les alphabets non latins. Toutefois, cet outil permet un gain de temps extraordinaire pour celui qui a la responsabilité d'un tel projet.

Les plus entreprenants dans la profession se sont emparés du numérique pour poser leurs marques dans cette nouvelle société de l'information. L'automatisation du traitement de l'information, nous l'avons vu plus haut, nous permet de nous dégager de certaines fonctions techniques. Une fois l'information triée, celle-ci peut, par exemple, faire l'objet de classements automatiques. Apparaissent aussi les possibilités présentes et à venir de l'intelligence artificielle avec l'indexation automatique ou encore l'utilisation de la lecture optique pour la saisie de données. Ces progrès libèrent du temps pour nous concentrer un peu plus sur le traitement intellectuel de l'information. La connaissance des bonnes sources informationnelles, notre capacité à évaluer méthodiquement celles-ci, nous permettent de devenir un maillon essentiel de l'entreprise.

Par ailleurs, le numérique implique de nouvelles possibilités de traitement, qui n'existaient pas auparavant, comme l'hypertexte ou le SGML. (3) Bientôt, le Web présentera des documents au format XML (Extensible Markup Language) qui apparaît comme un compromis entre le HTML, peu structuré, et le SGML, fortement structuré. Alors qu'il est aujourd'hui difficile d'exploiter réellement le contenu d'un fichier HTML, le format XML a pour ambition d'introduire de l'intelligence dans un document. Il sera alors possible d'exploiter des sous-parties d'un document XML pour en faire bénéficier plus efficacement l'entreprise. Le développement de la structuration des documents va rendre encore plus cruciale la maîtrise de la masse des documents structurés. Les spécialistes du retrouvage d'information seront alors aux avant-postes.

Enfin, malgré les prédictions des zélateurs du zéro papier, l'inflation informationnelle a provoqué un accroissement de la masse de documents en circulation au sein de l'entreprise. Le numérique permet de résoudre ce problème en augmentant les possibilités de stockage sur des espaces beaucoup plus faibles. En outre, il s'agit d'un outil qui leur permet de proposer un accès rapide et organisé aux données vitales pour l'entreprise.

II. Les nouveaux enjeux informationnels

Cette révolution digitale se traduit non seulement par la venue de nouveaux matériels et systèmes de communication mais encore par l'apparition de nouveaux savoir-faire, le tout favorisant l'émergence de nouveaux usages. (4) De plus, l'information numérisée qui circule sur les réseaux électroniques, ouverts se caractérise par sa surabondance. Devant la " multiplication, en très peu de temps, de ce qui est accessible depuis son ordinateur personnel par un facteur de l'ordre de 1000, 10 000, voire même plus, on peut se demander avec Jean Michel comment survivre face à cette sur-exposition, comment trier, comment ne pas se perdre ? ". (5)

Par ailleurs, nous sommes désormais confrontés à une juxtaposition de natures et de formes d'information les plus variées. Il paraît obligatoire de prendre en compte cette multidimensionnalité. En organisant une recherche quelconque, il faut maintenant s'attendre à rencontrer une multitude d'informations commerciales, institutionnelles voire personnelles sans oublier les données numériques telles que fichiers textuels, iconographiques ou sonores.(6) Le multimédia, qui se généralise de plus en plus, tend à enrichir considérablement le contenu de l'information. Le professionnel de l'I-D doit maintenant être capable de maîtriser une grande diversité de sources d'informations numériques. Des traditionnelles bases de données en ligne aux produits sur CD-ROM, en passant par la GED (gestion électronique de documents) et l'information vivante sur l'Internet et autres réseaux électroniques, l'offre est assez vaste. Les autoroutes de l'information font éclater en morceaux la fonction acquisition / diffusion puisque tout ce qui fonctionnait jusqu'à maintenant de manière analogique, avec des délais et beaucoup d'énergie humaine est menacé, par l'informatique et les réseaux, de disparaître un jour.(7)

Un certain nombre de problèmes apparaissent donc quant à la maîtrise de ce flot informationnel. La perte de qualité dans les produits et services diffusés sur le réseau des réseaux, tout d'abord, constitue un risque non négligeable. Ensuite, l'incertitude sur la fiabilité et sur la véracité des sources et de l'information, associée aux possibilités évidentes de manipulation de l'information et de désinformation, deviennent un sujet préoccupant. Enfin, s'il est possible de se perdre très rapidement dans ce gouffre informationnel, le survol des gisements pertinents sans parvenir à y accéder est tout aussi fréquent. (8)

L'apparition des nouvelles technologies constitue finalement une véritable opportunité. C'est même une seconde naissance pour notre profession, apparue au lendemain de la seconde guerre mondiale, par suite d'une saturation de la société de l'écrit. A l'époque de la société du numérique, nous devons faire face à une nouvelle crise de surabondance, autrement plus dévastatrice, si on ne sait pas y mettre bon ordre. Notre matière première, à savoir le document et l'information, ne se raréfie pas, mais au contraire décuple, et cela à grande vitesse.

Désormais, " le problème pour le professionnel ne sera plus de permettre l'accès laborieux à la rareté, mais bien d'assurer une orientation vers la pertinence et l'excellence dans le contexte d'une information surabondante. La sélection des sources de qualité pour mieux répondre aux besoins de la clientèle deviendra une mission essentielle du professionnel de l'information et de la documentation. "(9) Il faudra aussi maîtriser un certain nombre de problèmes tels que la diffusion d'informations non pertinentes, les manipulations malhonnêtes, la saturation des réseaux, etc. Enfin, alors que la plupart des pratiques privilégiaient jusque là, les démarches d'acquisition et de conservation, les professionnels de l'I-D doivent désormais mettre en avant le concept de sélection - élimination, seule solution pour se retrouver dans cet océan informationnel. (10)

|cc| Fabrice Molinaro - 1998 - janvier 2004.

Notes :

1. Laurent Bernat, Pour en finir avec la crise d'identité des documentalistes !, mémoire soutenu à l'INTD, 1994, p 47.
2. Ibidem, p 51-52.
3. Ibidem, p 50.
4. Nadine Davesne, Pierre André Hervo, Les défis des nouvelles technologies pour les professionnels de l'information, in MediasPouvoirs, No 42, 2ème trimestre 1996, p 86.
5. Jean Michel, Validité et sécurité - nouvelles exigences et nouvelles responsabilités des professionnels
face au développement de l'information sur Internet
, in Lamy droit de l'informatique, No 72, juillet - août
1995, p.3-4. Disponible sur Internet : http://michel.jean.free.fr/publi/JM265.html
6. Ibidem, p 4.
7. Laurent Bernat, op. cit. , p 38.
8. Jean Michel, Validité et sécurité... , p 5.
9. Jean Michel, Comprendre et agir ensemble. Le sens de la réflexion prospective des professionnels de l'I-D, in Documentaliste-Sciences de l'information, Vol 32, No 6, 1995, p 268.
10. Jean Michel, De la créativité en documentation, in Bulletin des bibliothèques de France, t. 35, No 3, 1990, p.198.