Carnaval et rite de transgression

Nos sociétés modernes ont perdu le sens des rites et des grandes périodes de l’année. Le Carnaval est donc – toujours – la période, liée à la liturgie chrétienne, qui s’étend de l’Épiphanie – 6 janvier – jusqu’au mardi gras, c’est-à-dire la veille du début du Carême. Cette période est celle où beaucoup de transgressions sont permises, une sorte de défoulement avant l’abstinence du Carême qui comme chacun sait dure 40 jours avant Pâques. Pour pouvoir transgresser en toute quiétude, l’habitude s’est prise de se masquer pendant le carnaval pour jouer des rôles, se permettre bien des choses qu’on n’oserait pas faire d’ordinaire et non masqué.

Le jeu des masques dans le monde virtuel

On a commencé à voir s’implanter les masques – encore nommés pseudos – dans le monde virtuel avec les messageries sur Minitel, à l’héroïque époque du programme français Télétel. Ces messageries – qui n’étaient pas que roses – fonctionnaient avec des connectés sous pseudonyme. Chacun pouvait contacter l'autre sous le masque d’un pseudo et s’amuser exactement comme sous le masque d’une soirée de carnaval.

Et déjà, à l’époque, sous certains masques se cachaient des animateurs chargés de faire vivre les forums de messagerie et d’accrocher les connectés le plus longtemps possible – rappelons qu’à l’époque, on payait à la durée de la connexion.

Internet : plus sérieux aux origines

L’Internet a ramené quelque peu de sérieux dans les relations humaines virtuelles puisque tout un chacun possède un compte de messagerie électronique identifié. Bien sûr, il est redevenu possible de se masquer, dès qu’on a pu bénéficier des comptes de messagerie gratuits et non contrôlés. Mais le phénomène ne posait pas encore trop de problèmes.

Le règne de l’autodiscipline

C’est que les internautes des origines, les pionniers, professaient une autodiscipline qui devait être le garant d’une sorte d’autorégulation de l’Internet. Cette douce illusion a fonctionné tant que les acteurs du web étaient des professionnels responsables. Et encore…

Les listes de discussions sont alors nées et dans l’euphorie de la libre communication entre adultes responsables, donc disciplinés et doués de sens civique, les premières listes professionnelles n’étaient pas modérées. Chaque collègue postait ce que bon lui semblait, sans contrainte particulière et les messages fusaient ainsi tout au long de la journée, à la manière des posts sur Twitter, pour transposer à notre époque. Qu’il nous soit permis ici d’évoquer la première liste ADBS-Info, qui a fonctionné du 27 juillet 1994 jusqu’à ce qu’elle explose en vol avec un superbe dérapage collectif en janvier 1997.  Dès lors la liste fut fermée et les instances de l’ADBS rouvrirent une nouvelle liste, modérée celle-là, invitant tous les abonnés à la liste à se réinscrire et à souscrire une charte d’usage plus sévère. La preuve avait été faite que même entre adultes, il est très possible de déraper et l’expérience montre qu’il faut malgré tout un gendarme qui surveille. Toutes les listes publiques et ouvertes sont aujourd’hui modérées.

Le web 2.0 et la cyber-démocratie

Avec l’avènement du Web 2.0, on est entré dans l’ère de la cyber-démocratie où chaque internaute devient acteur sur le réseau et possède le droit de s’exprimer librement, y compris sous identité masquée.

Le mouvement est salutaire et nous ne pouvons qu’applaudir ce formidable espace d’expression directe et libre, loin du politiquement correct qui plombe aujourd’hui trop de médias. Le phénomène du pseudonyme a toujours existé et il n’est pas rare de voir des études et enquêtes éditées sous pseudonyme pour préserver la discrétion ou l’obligation de réserve de son auteur. Mais là encore, ce phénomène est encadré. Et tout comme l’éditeur connaît la vraie identité de l’auteur anonyme ou sous pseudonyme qu'il publie, l’hébergeur a l’obligation légale de connaître l’identité de l’éditeur d’un site ou celle d’un blogueur anonyme ou pseudonyme qu’il héberge. De ce côté, le jeu des masques reste relativement contrôlé.

Du carnaval permanent à la foire d’empoigne

Là où les choses prennent un tour, à notre avis, très dangereux, c’est avec les commentaires des internautes déposés sur certains sites, ou sur certains forums, sur lesquels les consommateurs sont invités à donner leur avis.

Lorsque je suis sur le site d’une grande enseigne d’électroménager en ligne et que je peux consulter les avis très divers et parfois tranchés des internautes sur les produits en vente, qu’est-ce qui me prouve que l’anonyme qui a déposé tel avis négatif n’est pas missionné par la concurrence pour dénigrer discrètement le produit ? C’est hélas ce contre quoi nous sommes amenés à lutter pour certains de nos clients qui sont à l’évidence victimes d’avis malveillants et mensongers. De même qu’est-ce qui me prouve que l’internaute satisfait n’est pas l’envoyé de la marque pour assurer sa publicité insidieuse ?  De sorte que je suis fondé à ne plus croire aucun avis d'utilisateur...

Vous avez dit autodiscipline ?

Là encore, on a cru à l’autodiscipline des adultes, mais c’est oublier la nature humaine et ses penchants pour nuire ou pour manipuler ses contemporains par de la propagande masquée. Où l’Histoire est un éternel recommencement et où l’on revit ce que nous avons connu voici quelque 15 ans.

La question n’est pas de savoir ce qui est bien ou mal – cependant Les Infostratèges ont une déontologie en la matière – la question est de dénoncer un système qui génère sa propre nullité et prépare sa propre mort.

Les sites qui font profession de recueillir des avis d’internautes proclament tous une certaine vigilance et assurent qu’ils modèrent les propos. Mais ce qu’il leur est de toute façon impossible de faire, c’est de vérifier un minimum la véracité des propos tenus et des faits allégués. Lorsque des organisations de consommateurs ou des journalistes se saisissent d’affaires de consumérisme, ils se font remettre copie des échanges de courriers, travaillent sur des éléments de preuve tangibles,  sur des contrats, font des enquêtes et donnent la parole à la partie adverse, avant d'accuser un producteur, une marque, un constructeur. Ici, il suffit de se porter sur tel ou tel forum de consommateurs et de déverser sa bile ou ses louanges, sans même que l'intéressé soit averti donc puisse se défendre. Et pour peu qu’on reste correct, cela passera sous couvert de liberté d’expression. Manœuvre d’autant plus lâche que l’identité de la personne qui s'exprime ainsi est masquée, comme en plein carnaval, en toute impunité.

Voilà pourquoi sur le Web 2.0 c’est carnaval tous les jours.

Le lieu par excellence de la guerre économique

Nous découvrons ici l'Internet en tant que lieu par excellence de la guerre économique et de la guerre de l’information. En quelques semaines nous avons été saisis de diverses demandes de clients impuissants devant une évidente campagne de dénigrement savamment orchestrée et qui utilise très largement ces canaux de la prétendue libre expression des consommateurs pour couler la marque du concurrent.

Sans doute va-t-il falloir resserrer les boulons de ces forums et en limiter l’expression, ou encore avertir les internautes qu’il leur est fortement conseillé de prendre les avis du public avec la plus grande prudence et circonspection, ce qui revient à annuler purement et simplement l’intérêt de tels forums. Nous le signalions plus haut : le système porte en lui sa propre mort. Comme d’habitude, il faudra sans doute une bonne jurisprudence bien sentie pour agiter le microcosme des forums de consommateurs et obliger leurs responsables à enfin faire preuve d’une plus grande responsabilité. Car c'est bien entendu une question de responsabilité des éditeurs qui invitent les internautes à déposer sans contrôle des avis de toutes natures.

Et c'est ainsi que le Web se régulera.

 

Ce court article peut être pris comme un complément à notre Dossier spécial E-réputation. Tant il est vrai que les consciences et les enjeux évoluent en permanence.

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